Payer Proton en espèces : la dernière pièce de l’anonymat
Vous avez pensé à protéger vos connexions avec Proton et fait attention à ne laisser aucune trace. Avez-vous aussi pensé à payer Proton en espèces ? Un activiste américain aurait bien aimé connaître cette astuce. Mais êtes-vous prêt à aller aussi loin pour dissocier votre compte Proton de votre identité ?
Lorsque Proton se voit contraint de communiquer des données sur vous à une autorité, il n’a pas grand-chose à fournir. Pourtant, ce pas grand-chose est peut-être l’élément qui va vous trahir.
En résumé
- Payer Proton par carte ou en bitcoin laisse une trace qui peut remonter jusqu’à vous. Les espèces envoyées par courrier sont la seule option qui n’exige aucune identité.
- Mais glisser des billets dans une lettre est interdit en Belgique (sauf en valeur déclarée), au Luxembourg et en France.
- La Poste suisse n’exclut pas les espèces du courrier national : poster l’enveloppe depuis la Suisse reste la piste la plus réaliste.
- Le cash ne suffit pas seul : utilisez un VPN et passez-vous d’adresse de récupération.
Adresse IP et récupération, deux traces faciles à effacer
Si vous pensez aux adresses IP ou à l’adresse de récupération d’un compte, vous n’êtes pas dans le faux. Proton peut être contraint de collecter les adresses IP qui utilisent un compte et l’adresse de récupération est forcément accessible en clair par Proton pour le fonctionnement du procédé de récupération.
Pourtant, la solution est assez simple et recommandée par Proton. Pour cacher son adresse IP, il suffit d’utiliser un VPN qui ne journalise pas vos adresses IP. Proton a justement un service de VPN. Cela peut paraître contre-intuitif de confier les deux maillons au même acteur, mais Proton affirme que selon la loi suisse un service de VPN ne peut être contraint de journaliser les adresses IP des utilisateurs comme cela a pu être le cas pour les clients de la messagerie.
Pour ce qui est de l’adresse de récupération, elle n’est tout simplement pas indispensable, et un militant catalan a appris à ses dépens qu’il valait mieux s’en passer. Il suffit de conserver la phrase de récupération dans un endroit sûr.
Le paiement, le maillon qui trahit
Mais il est une autre pièce que Proton va devoir fournir si la loi l’y oblige : les informations de paiement. C’est ainsi que le FBI a finalement identifié un utilisateur. Si vous payez par carte, il s’agit des informations qui permettent de retracer la transaction avec le processeur de paiement. Les autorités ayant ces informations peuvent se rendre chez le processeur de paiement (Stripe ou Paddle) et obtenir plus de détails sur votre identité et finalement vous identifier tout au bout du fil d’Ariane qu’elles ont tiré.
Et le bitcoin ?
Vous vous dites peut-être qu’il suffit de payer par bitcoin. Mais là aussi, tout n’est pas si simple. Le fil d’Ariane peut lui aussi vous être fatal.
Proton génère une adresse BTC de destination et demande de ne pas la réutiliser pour un paiement ultérieur. On peut en déduire qu’elle est créée spécifiquement pour votre paiement, et donc rattachée à votre compte. Si elle figure dans les données transmises aux autorités, elle peut constituer la première pierre du chemin qui conduit jusqu’à vous.
La blockchain est auditable mais pseudonyme. Il est dès lors possible de remonter vers les portefeuilles de crypto ayant transféré des bitcoins sur cette adresse BTC. Si vos cryptos ont été obtenues via une plateforme d’échange comme Coinbase ou une autre, vous n’êtes pas anonyme. Le processus de KYC (Know Your Customer, ou connaissance du client) oblige ces plateformes à vous identifier formellement avant de vous accepter. En remontant jusqu’au retrait effectué depuis cette plateforme, on peut vous identifier.
Cerise sur le gâteau, en Suisse, les entreprises ont l’obligation de conserver les pièces comptables et les différents rapports liés à la comptabilité de l’entreprise sur une période de dix ans. Les informations de paiement font partie des pièces comptables.
Payer Proton en espèces : la solution officielle
Si vous ne souhaitez pas laisser de trace, Proton propose une solution qui n’a rien de technologique : payer en espèces.
Ce n’est pas une invention, c’est un moyen de paiement clairement listé et détaillé par Proton. La société suisse accepte les espèces en EUR, USD et CHF, mais pas de chèques ni de mandats. Le tout doit être envoyé à l’adresse des bureaux de Proton à Plan-les-Ouates (dans la banlieue de Genève) dans une enveloppe qui doit au minimum contenir l’argent (c’est logique) et votre nom d’utilisateur Proton Mail.

À la réception, Proton crédite le montant sur votre compte, et ce crédit sert ensuite à payer l’abonnement. Pensez donc à envoyer le bon montant : Proton ne rembourse pas les paiements en espèces et décline toute responsabilité en cas de perte.
Proton conseille d’envoyer cela par envoi suivi ou recommandé, mais un recommandé demande en général de remplir les coordonnées de l’expéditeur, et le dépôt au guichet laisse une trace. Pensez aussi à ne pas indiquer l’adresse de l’expéditeur (vous) sur l’enveloppe, sinon vous laissez une trace qui relie le compte à votre adresse et votre identité.
Si vous souhaitez réellement couper le lien entre votre identité et le compte Proton, un envoi classique est plus approprié. Vous risquez de perdre le montant dans l’enveloppe, mais c’est un coût à mettre en balance avec l’anonymat de la pratique.
De cette manière, Proton n’aura dans ses dossiers qu’une information très limitée de votre paiement.
Les écueils de la poste
C’est en tout cas ce que propose Proton. Mais ne courez pas déjà vers le bureau de poste le plus proche. Il y a quelques écueils sur le chemin. En Belgique, en France ou au Luxembourg, les choses ne sont pas les mêmes.
En Belgique
La loi belge interdit les valeurs dans les courriers non enregistrés. Les paiements en espèces sont limités à 3 000 € mais cela est bien suffisant pour alimenter votre crédit chez Proton. De son côté, bpost liste les espèces parmi les contenus interdits dans les lettres traitées. Une exception existe pour des enveloppes scellées dans un envoi en recommandé avec valeur déclarée mais on retombe sur l’écueil du nom donné pour le recommandé. L’entreprise pourrait refuser le contenu si elle s’en rend compte et au pire le renvoyer à l’expéditeur. Elle refusera aussi de vous dédommager en cas de perte.
Et c’est là que l’histoire devient savoureuse. Si bpost découvre les billets, votre enveloppe devient un envoi exclu. Sans votre adresse d’expéditeur, elle est alors considérée comme non distribuable. bpost a le droit de l’ouvrir pour tenter d’identifier l’expéditeur et ne trouvera que votre compte Proton Mail qui n’est pas lié à votre identité. Si personne n’est retrouvé, l’envoi est détruit après un mois et demi mais pas les billets. En effet, les objets d’une certaine valeur contenus dans ces envois sont acquis au Trésor. En voulant payer Proton sans laisser de trace, vous aurez finalement fait un don anonyme à l’État belge.
Au Luxembourg
Au Luxembourg, c’est encore plus clair : POST classe les espèces parmi les objets interdits, billets comme pièces, sans l’exception de la valeur déclarée que prévoit bpost. Un envoi contenant un objet interdit peut être détruit, sans aucune compensation, et l’expéditeur peut même en être tenu responsable.
Et si l’enveloppe ne porte aucune adresse d’expéditeur ? Au Luxembourg, la loi sur les services postaux prévoit qu’un envoi appartient à son expéditeur tant qu’il n’a pas été remis. Si POST ne peut ni le distribuer ni identifier l’expéditeur, l’envoi est confié à l’Institut luxembourgeois de régulation (ILR), qui tente de retrouver son propriétaire et, à défaut, décide de son sort. Vos billets restent donc légalement les vôtres… mais pour les récupérer, il faudrait vous faire connaître. Ce qui est précisément ce que vous cherchiez à éviter.
En France
En France, La Poste n’a pas à ajouter une ligne dans ses conditions générales : la loi interdit déjà le fait d’envoyer une lettre contenant des espèces. L’article D1 du code des postes est clair à ce sujet, et l’interdiction vaut y compris en recommandé ou en valeur déclarée, ce qui la rend plus stricte qu’en Belgique. Et aucune indemnisation n’est possible en cas de perte.
À l’arrivée, en Suisse
Et même si vous tentez le coup, il reste un dernier obstacle : la Suisse elle-même. Selon les règles transmises à l’Union postale universelle, les billets sont interdits dans les lettres non assurées en provenance de l’étranger, et un recommandé simple reste une lettre non assurée. Si la Poste suisse découvre les billets, elle peut distribuer l’envoi ou le renvoyer à l’expéditeur. Sans adresse au dos, il devient non distribuable.
Poster depuis la Suisse
Tout n’est pas perdu pour autant : dans ses conditions générales, la Poste suisse n’exclut les billets de banque que du courrier international. Pour le courrier national, les espèces ne figurent pas parmi les envois exclus du transport. Il suffit dès lors d’envoyer votre lettre… depuis la Suisse. C’est effectivement compliqué si vous payez depuis le Guatemala ou Vladivostok mais pour nous Français, Belges ou Luxembourgeois, cela peut être une solution. Le risque de perte ou de vol n’est évidemment pas couvert et c’est un coût que vous devez prendre en compte dans votre anonymat en plus du coût du voyage.
Je vais même aller plus loin. Si vous vous rendez en Suisse, pourquoi ne pas déposer votre enveloppe directement au bureau de Proton ? Leur page d’aide ne parle que d’envoi postal. Proton a été contacté pour la rédaction de cet article, mais n’a pas répondu.







